Tout le reste

2016, c’est l’ubérisation finale !

2015 fut une année épidémique et épidermique. Certains diront tout simplement merdique. Nous entamons cette année avec un lourd bilan : la balance d’entrée, comme disent les comptables, est forcément équilibrée, elle l’est toujours, mais elle est équilibrée avec de lourdes charges de part et d’autre (mettre 1 kilo ou 100 kilos de chaque côté ne change rien à un équilibre, mais pèse plus lourd sur une âme). S’il y a toujours des chocs et des contre-chocs, trop d’oscillations ne font pas de bien au rythme cardiaque des sociétés. Nous avons été servis en 2015 !

 

Epidémique 2015, parce que le sentiment est qu’une fièvre générale nous a saisis. Je ne parle pas simplement d’Ebola qui défraya la chronique tout au long de l’année dernière ni de cette mystérieuse maladie de l’olivier qui débarqua d’Italie en Corse. Ni même du film « It follows » – métaphore des MST frappant de jeunes adolescents – qui ouvrit la saison des blockbusters américains au cinéma (à voir). Mais plutôt parce que 2015 fut l’année où on a redécouvert la porosité : même le vote front national progresse comme la grippe, d’après certains experts (H. Le Bras, Libération, 9/12/2015). Face à l’étanchéité défaillante, la quarantaine fut remise à l’honneur.

 

Epidermique 2015 aussi, parce que la chair de poule nous a hérissé le moindre recoin de la peau, de tristesse et de colère. Les terroristes islamistes ont réussi à nous vriller le cerveau, en y instillant leur guerre et leur haine. Je sais bien, avec le philosophe Alain, que les humeurs sont contagieuses, les bonnes comme les mauvaises, et qu’il vaut mieux propager les premières. Je n’ignore pas, avec Spinoza, que la haine est toujours un sentiment négatif qui nuit surtout à celui qui la vit, car elle l’attriste, le rend malade et malheureux. Pourtant, ce n’est pas si simple de s’en débarrasser. 2015 nous a brossé l’épiderme, et pas dans le sens du poil ! Elle nous a récurés au gant de crin, lessivés, et battus comme on bat les tapis, comme les femmes battaient le linge aux lavoirs, dont certains, magnifiques, subsistent dans nos petits villages.

 

Que nous réserve 2016 ? Rien de bon diront les pessimistes, et le pessimisme peut être actif ; forcément meilleure, disent les optimistes, et l’optimisme sait se faire passif. En vérité, nous n’en savons rien, mais j’identifie quatre crises bien compliquées à déjouer.

 

1. Les difficultés économiques mondiales. Il est encore trop tôt pour dire si la crise des bourses chinoises est une conjoncturelle ou structurelle. Ce n’est pas aisé à dire : après un mouvement de yoyo, les bourses ont fait une pause avec la Chine. Tantôt le ciel s’éclaircit (les perspectives d’emploi en France seraient bien orientées cette année) et tantôt il s’assombrit (le FMI revoit à la baisse ses prévisions de croissance). Nous nous sentons dépendants d’un univers flottant, sur lequel nous n’avons que peu de prises, « Car, lorsque l’aquilon bat ses flots palpitants, / L’océan convulsif tourmente en même temps / Le navire à trois ponts qui tonne avec l’orage, / Et la feuille échappée aux arbres du rivage !» comme le déclamait notre cher Victor. C’est la guerre, et le climat de guerre, qui veulent ça.

 

2. La perspective de déflagrations internationales. La bataille est rude entre ceux qui estiment que nous en sommes en guerre et ceux qui pensent que nous sommes certes victimes d’actes de guerre, mais, que nous ne sommes pas, stricto sensu, au sens juridique, entrés en guerre. Personnellement, je pense tout d’abord que certaines parties du monde connaissent une guerre qui n’est plus larvée, mais bien réelle, du fait de l’affrontement entre la puissance chiite, l’Iran, et les pays sunnites, à commencer par l’Arabie saoudite. Si ce n’est pas une guerre, j’ignore ce que c’est. Ensuite, je pense que les risques d’une guerre totale sont extrêmement élevés du fait du jeu de puissances comme la Russie et la Turquie. Nous ne sommes pas passés loin. Enfin, je crois que la guerre prend des formes bien différentes au 21ème siècle et qu’il ne faut pas s’arc-bouter sur des concepts juridiques dépassés, depuis Grotius et Clausewitz : ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de déclaration de guerre formalisée d’un Etat reconnu à un autre Etat reconnu, que nous ne sommes pas en guerre, nouvelle certes, moins directement palpable, diffuse et insidieuse, d’intensité cyclique, permanente et disruptive.

 

3. L’implosion de l’Europe. L’Union Européenne va à vau l’eau. La crise grecque est tout sauf achevée. La Grande Bretagne s’éloigne inexorablement. La paralysie va atteindre le cerveau, après avoir figé les membres. Rien n’a de sens, de direction comme de signification : l’incapacité à s’entendre sur le sort des réfugiés, la faiblesse insigne face aux risques mondiaux, l’absence de visibilité sur les grands sujets (la COP21 a été un sommet de gouvernements et de collectivités locales), la pusillanimité sur les valeurs vis-à-vis des dérives hongroises, polonaises et slovaques, plombent définitivement l’espérance européenne. C’est sur le crâne de l’Europe que « l’Angoisse atroce, despotique » a planté son drapeau noir baudelairien. Certes, la commission, la Banque centrale, la cour de justice et le Parlement travaillent, et, parfois, d’excellentes décisions sont prises, qui passent totalement sous le radar de la plupart des media et des opinions publiques. Nous ne savons pas ce qui se passe de bien, la face cachée est celle des rapports intéressants, des victoires ponctuelles mais importantes, des avancées discrètes ; nous ne voyons que la face maudite, celle des errements et des échecs. Le choix des candidats à la présidence de la commission n’a hélas pas porté tous ses fruits lors des élections, malgré le plus incontestable que cela représente. Car la question véritable, et d’envergure, reste : que faisons-nous encore ensemble ?

 

4. La déroute des institutions. Les vieilles machines plaquées sont hors sol : elles tournent dans le vide, entre elles, mais ne correspondent plus à rien. Les pistons s’agitent, les poulies se soulèvent, les écrous s’emboîtent, mais cela n’entraine plus rien ni personne. C’est comme si les corps intermédiaires, syndicats, partis, associations, écoles de pensée, etc., avaient décollé sans s’en rendre compte dans l’éther des idées, et que ne restait plus que la question religieuse retenue sur terre, drôle de paradoxe. L’Etat est une montgolfière qui s’est envolé sans s’en apercevoir. Hé oui, les syndicats sont trop éparpillés et trop divisés. Les partis sont comme les taxis : ils savent désormais qu’ils sont mortels. En logique pure, ni le PS ni LR ne devraient survivre à 2016, mais la politique n’est pas toujours affaire de logique. Pour le premier, les déchirements ne se comptent plus, tant sur les questions économiques et sociales (35 heures, politique de l’offre, sérieux budgétaire…), que sur la réaffirmation des valeurs républicaines (à commencer par la laïcité), le récit national (la déchéance de nationalité avant le code de la nationalité ?) ou la recomposition du champ politique (primaire avec les traditionnels partenaires versus candidat naturel d’une offre politique renouvelée). Et, pire, ces curseurs ne se recoupent pas. A droite, la primaire devrait être mortelle : l’ancien président devrait être candidat, car il a trop à perdre, quitte à renverser la table et à affronter un rival de son camp. Le spectre politique ressemble de plus en plus à un fantôme : les magiciens tentent de faire surgir les ombres, mais les apparitions ne trompent plus personne. Qui ne voit, qu’au sein d’un même parti, telle ou telle personnalité est, en réalité, plus proche d’un membre d’une autre formation, que de quelqu’un qui appartient à la même organisation qu’elle ?

 

Ces crises, qui nous menacent, peuvent déboucher sur un effondrement physique et moral, comme sur un sursaut. Je pencherai vers un pessimisme actif : croire au pire doit nous aider à nous relancer, même si, en mon fors intérieur, je n’en suis pas persuadé. Il faut bien essayer de poser quelques pistes possibles.

 

1. Stratégiser la politique économique. Pour échapper au sentiment d’une perte de contrôle sur les évolutions financière et économiques, il faut renouer avec l’esprit de nos glorieux prédécesseurs. Je ne proposerais pas de remettre en vigueur la planification quinquennale, qui reviendrait à vider la mer avec une cuillère. Malgré les critiques, le cap fixé est le bon : c’est d’ailleurs le rapport Gallois, homme peu droitier, qui en fut l’origine, mais, comme souvent dans les contes ou les mythes, l’origine du monde resta trop cachée, peu explicitée. Rappelons donc que la France souffre d’un problème de production (même si les carnets de commande ne sont pas assez remplis) : une demande supplémentaire s’adresse aux importations allemandes ou chinoises, il faut donc en priorité repriser le tissu industriel.

Ce qui manque, c’est le souffle pour gravir les chemins escarpés de l’emploi, en indiquant les versants par lesquels on les attaque en cherchant de l’oxygène : les services à la personne, dont les personnes âgées, l’agriculture de proximité et de qualité, les biotechnologies, les start up du numérique, l’industrie de pointe, le secteur culturel de la diffusion (les lieux), de la création (festivals) et du patrimoine, le bâtiment (la rénovation énergétique des logements) et les transports publics densifiés, voilà déjà sept piliers d’une reconquête de l’emploi , auxquels fixer des objectifs et associer les collectivités locales pour leur réussite.

 

2. Réinventer la diplomatie. Il n’est que temps de prendre des mesures fortes. Le Président de la République a mille fois raison d’aider financièrement la démocratie tunisienne, même si ce geste arrive un peu tard. Il aurait fallu mieux prendre en compte les implications des printemps arabes en amont. Plus facile à écrire en 2016, qu’à faire en 2011 ! L’ONU est dépassée, une initiative forte doit venir exiger la démocratisation de la sphère publique internationale.

Nous ne pouvons plus laisser des pays financer des associations douteuses dans les quartiers ghettos de la République, nous ne devons plus nous courber ainsi devant les prétentions russes, il faut compenser le retrait relatif des Etats-Unis en nous donnant les moyens de faire chuter rapidement le boucher de Damas (entre autres), y compris avec des troupes au sol. Une alliance guerrière des démocraties, européennes, américaines et asiatiques ? Pourquoi pas, si elle est temporaire, sous contrôle, assumée avec les ONG et les organisations internationales qui y participeraient.

 

3. Relancer l’Europe par une plate-forme franco-allemande. Le premier Ministre souligne à juste titre que l’année sera décisive pour l’Europe. Il serait envisageable d’ouvrir une plateforme dématérialisée, numérique, mais aussi physique, sous forme de réunions, pour rassembler les idées visant à relancer la construction européenne. La constitution d’un gouvernement franco-allemand, la réactualisation de l’Europe des cercles évoquée par Karl Lamers et jacques Delors en 1994, les nouveaux transferts de souveraineté vers le parlement européen pourraient faire partie des pistes. Schengen pourrait ainsi être resserré sur des pays qui accepteraient une harmonisation complète des règles de l’asile et de l’accueil, un corps unique de gardes frontières et gardes côtes, une répartition juste et équitable de l’effort.

 

4. Admettre la recomposition du champ politique.

Les voies et moyens pour y arriver ne sont pas évidentes, et la crainte est de s’approcher d’un jeu de chamboule-tout de foire (d’empoigne) qui favorise le front national plutôt qu’une sente recouverte de pétales de roses (les épines, oui). En réalité, les deux grandes tendances politiques se divisent chacune en trois : à gauche, aux côtés des écologistes, une extrême gauche et un centre-gauche, où certains sociaux-démocrates auraient bien du mal à se situer, j’en conviens, d’où leur insistance à maintenir tel quel le PS ; à droite, en plus d’un front national aux scores élevés, un parti libéral conservateur et un parti de centre droit. Hélas, à eux trois, les écolos – sociaux – progressistes se partagent 35% des voix, quand les conservateurs – réactionnaires règnent sur 65% (dont 30% pour la droite extrême) … Faire rebasculer ce curseur est une sacrée paire de manches ! C’est en quoi les 15% des centristes (les humanistes) sont si cruciaux, car, à ce stade, la tripartition et la droitisation du pays constituent une réalité indéniable qu’il faut regarder en face, sauf à vouloir à tout prix confondre ses œillères avec la prunelle de ses yeux.

 

Pour parvenir à rebattre les cartes, il faudrait introduire une dose de proportionnelle à forte prime majoritaire, sur le modèle des élections locales : les députés pourraient être élus à deux tours sur des listes régionales, avec possibilité de fusionner après le premier tour au-delà de 6% (des inscrits? des votants ?) et de se maintenir au second avec 12% (même question). Les élections auraient lieu les deux mêmes dimanches que celles du Président de la République. Il faudrait aussi interdire tout cumul des mandats (« Le mandat de parlementaire est incompatible avec tout autre mandat électif »), fusionner le Sénat avec le conseil économique, social et environnemental, revitaliser le référendum, compter vraiment le vote blanc (avec annulation de l’élection s’il dépasse 50%) et rendre le vote obligatoire pour les personnes inscrites sur les listes, sans obligation de s’inscrire (amende de 50€, aucune excuse acceptée, la procuration est facilitée).

En attendant, les partis feraient bien de s’inspirer des mouvements qu’ont connus d’autres pays (je ne parle pas du fond, ce n’est pas ma tasse de thé, même avec un nuage de lait), en devenant plus agiles, plus souples, plus horizontaux. Finis les congrès avec défilés de discours inutiles, mais vive les rencontres militantes où on regarde un match ou un opéra télédiffusé ensemble, on tchate à distance avec des dissidents menacés, on assiste à des formations juridiques, économiques ou politiques, on invite des artistes à se produire et à discuter… Finies les réunions inutiles, mais vive une consultation mensuelle avec vote en ligne, après débats organisés et équilibrés. Faute de quoi, une personnalité simplement montante aujourd’hui, voire encore inconnue, pourrait bien ravir le pouvoir au nez et à la barbe des barbons. Impossible n’est pas français : l’économie a bien déjà été ubérisée, ou est en voie de l’être, avec disparition de la valeur créée par des entreprises installées en un temps record (M. Lévy, FT, 17/12/2014), pourquoi pas la politique demain ?

 

C’est au pied du mur qu’on reconnaît le maçon, dit l’adage populaire. Le problème, c’est que nous avons trois sortes de murs : les murs fissurés à colmater, les champs de ruines à remettre presque entièrement debout, les nouvelles maisons communes à bâtir à partir de rien… ne laissons pas n’importe qui tenir la truelle.

Tags
Voir plus

Articles associés

One Comment

  1. Merci beaucoup pour ce billet très riche cher Julien !

    Voici quelques notes de lecture si cela t’intéresse :

    – Sur la Syrie, il n’y aura de coalition au sol que sous le leadership des puissances régionales (Turquie, Arabie Saoudite, Iran), lesquelles ont des intérêts parfaitement divergents, y compris sur le devenir d’une Syrie post-el Assad. Je crois donc cette hypothèse peu plausible.

    – Sur le recentrage de Schengen sur un noyau de pays : c’est peut-être la logique à l’oeuvre mais elle ne permettra pas de répondre au défi humanitaire que représentent les migrations dans les « pays d’entrée » (Italie, Grèce notamment) qu’il faut surtout soutenir avec un corps de garde-frontières européens permanents (à partir de l’agence Frontex qui ne compte aujourd’hui que 400 personnels permanents : ils passeraient à 1 000 + des réservistes nationaux, c’est d’ailleurs la proposition de la Commission le mois dernier). Donc je continue à penser que Schengen peut fonctionner si l’on se donne les moyens de contrôler nos frontières extérieures, ce qui n’est objectivement pas le cas aujourd’hui. Pas certain toutefois que cette proposition recueille l’assentiment d’une majorité d’Etats au Conseil (notamment Espagne, Chypre, Pologne, Hongrie, etc) car elle remet en cause leur souveraineté si Frontex peut déployer les garde-frontières avant sollicitation de l’Etat concerné et dont les frontières sont sous pression.

    – Sur l’ubérisation de la vie politique : mandat unique (et limité dans le temps faudrait-il ajouter), vote blanc, vote obligatoire, proportionnelle : oui à tout. Un bémol : les législatives le jour des tours de la présidentielle, pourquoi pas afin de garantir une participation et – sans doute – un vote cohérent. Mais on introduirait aussi une part d’illisibilité dans le résultat du scrutin, ainsi qu’une confusion sur le rôle des parlementaires (au fond, ceux de la majorité resteraient inféodés à l’exécutif car élus sur une vague). C’est pourquoi, je reste persuadé qu’une réflexion sur les pouvoirs respectifs du PR et du PM (présidence du conseil des ministres, nominations afférentes, droit de dissolution notamment) ainsi que sur le retour au calendrier électoral initial (législatives avant la présidentielle) restent les options les plus efficaces pour rééquilibrer nos institutions.

    – Enfin, sur la partie « ubérisation des partis » : en avant, camarades ! Nul besoin d’un changement de législation ou d’une nouvelle désillusion électorale pour revoir de fond en comble nos pratiques et refaire de notre parti un lieu de vie (de rencontres, de débats informels et non pas seulement en AG, de formation populaire en mettant en commun l’expérience de vie de nos camarades) et pas simplement un lieu de congrès et de désignations de nos candidats. La forme historique qu’ont pris les partis politiques au XXème siècle va mourir. A nous d’inventer une nouvelle façon de mobiliser des collectifs au service de projets politiques car je ne crois pas dans la « démocratie d’opinion ».

    Très bon dimanche !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Close