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3/ Le monde, le lendemain : quel tournant écologique ?

Ce serait presque un fait acquis : la préoccupation écologique va revenir au premier plan avec la crise sanitaire du coronavirus. Pour deux raisons, qui tiennent à la fois à ses causes et ses effets : d’un côté, cette pandémie serait engendrée par les chocs que subit la biodiversité depuis des années, en lien avec la déforestation et la promiscuité des espèces. Une tribune de spécialistes dans Libération s’en faisait largement l’écho le 26 mars dernier. De l’autre côté, le confinement de la moitié du monde a pour conséquence de réduire la pollution de l’air et le rejet de CO2 dans l’atmosphère.

La proportion de gaz à effet de serre chinois a chuté de 25% en mars – soit la moitié des émissions annuelle du Royaume-Uni. Si nous voulons à la fois à l’avenir empêcher un tel fléau et conserver un peu du ralentissement de l’empreinte écologique des activités humaines sur la planète, nous devons tous et définitivement devenir écologistes. Et, je me félicite de voir que cette conscience écologique soit aussi européenne quand les Ministres européens de l’Environnement travaillent ensemble pour une relance verte.

« Il va y avoir un conflit entre ceux qui voudront la continuité et ceux qui voudront changer de civilisation. Je pressens déjà que des économistes et des hommes politiques vont dire : « On sait ce qu’il faut faire pour relancer l’activité« . Et sûrement vont-ils réactiver des processus qui ont mené à la catastrophe, c’est-à-dire la consommation excessive, le sprint culturel. » écrit Boris Cyrulnik.

Il faut bien reconnaître le caractère pionnier de la période, et pour cela mettre de côté, certains préjugés, voire certains réflexes. Pourtant, comme toujours le diable se cache dans les détails : quelle activité arrêter ou amoindrir ? Et quelle instance en déciderait ? Et si la coopération internationale ne se met pas en place, qui sacrifie ses entreprises ? Comment expliquer après une explosion du chômage, qu’il va continuer à s’amplifier puisque l’offre appauvrie par ce choc ne serait pas recréée ? Au-delà du grand principe du tournant écologique, comment l’appliquer ?

Il existe quatre outils pour œuvrer en faveur de l’écologie, passons-les en revue.

1- Les prix : pour dissuader une activité jugée néfaste, les gouvernements peuvent la taxer davantage ou obliger à une hausse des prix. Nous avons vu ce que cela donnait pour l’essence : les gilets jaunes, et un peu avant sur le transport routier avec l’écotaxe poids lourd. Tout le monde s’en souvient, sauf peut-être Madame ROYAL. Par ailleurs, dans des économies gravement déprimées, est-il raisonnable d’affaiblir encore la demande de biens et de services par une hausse des prix ? Ce ne serait ni pertinent ni même d’ailleurs politiquement acceptable

2- Le marché : cela existe déjà, par exemple avec les marchés de droits à polluer. Les entreprises achètent un droit de tirage, plus les quotas mis en circulation ont bas, plus cela revient cher et incite les entreprises à modifier leurs modèles de production. Dans l’aérien, les compagnies « low cost » devront sans doute davantage intégrer cette contrainte dans leur modèle économique. Plus largement, c’est toute l’industrie du tourisme qui va devoir demain se réinventer. Outre que cela pèse sur les prix, il n’est pas sûr que les thuriféraires du libéralisme pur et parfait aient le vent en poupe dans un futur proche, et ils auront bien du mal à convaincre qu’il faille encore davantage de mécanismes de marché.

3- La réglementation. Là-aussi, imposer des normes supplémentaires dans une dépression n’est pas le plus évident, même s’il ne faut surtout pas les alléger, contrairement à ce que fait le démagogue Trump avec l’automobile et que les autorités chinoises n’ont aucun scrupule à faire également.  Çà et là, l’arsenal réglementaire pourra être renforcé pour inciter vraiment à changer de processus industriels et à mieux allouer les ressources, l’occasion existe. À partir du moment où de toutes façons, des points de PIB seront perdus, et pour une part définitivement, il est en effet possible de redémarrer, dans certains secteurs, avec un cadre nouveau, et plus contraignant pour affronter l’urgence climatique. Ce sera par exemple le cas dans le secteur agroalimentaire où nous pouvons réellement faire la différence, en conciliant exigence écologique et patriotisme alimentaire.

4- Les dépenses publiques. C’est surtout cet outil qui devra être massivement utilisé, car c’est là où se rencontrent le plus facilement le court terme et le long terme, la relance immédiatement nécessaire et la préparation de l’avenir, par une clef d’entrée simple et efficace : l’investissement. Nous pourrions ainsi mettre en œuvre trois plans Marshall dans de rapides délais à l’occasion des sommes annoncées au niveau européen comme nationaux : le premier pour éliminer toutes les passoires thermiques en cinq ans (quitte à ce que l’État et les collectivités locales financent à 100% pour 80% de la population), le deuxième pour les mobilités électriques (avec des financements intégraux là aussi pour tous les ménages qui ne peuvent faire face à la dépense), l’agriculture (pour assurer une reconversion majoritaire des exploitations vers le raisonné), l’industrie (relocalisation de secteurs stratégiques et nationalisations de secteurs stratégiques pour la transition énergétique). Et, évidemment, en investissant durablement, dans notre système sanitaire, notamment hospitalier, et en encourageant la recherche publique et privé sur les nouveaux risques induits par les maladies infectieuses, comme le Covid-19. Dépenser pour ne pas désarmer, et en préparant l’avenir.

Les plans de relance massifs annoncés doivent avoir un débouché clair (ce n’est pas le seul bien sûr, mais c’est la priorité) : relever le défi écologique. Le pacte de croissance et de stabilité est temporairement suspendu. C’était indispensable, et inévitable. Mais il ne doit pas être rétabli à l’identique : c’est le moment de pousser la proposition d’en sortir certains investissements (la défense, le numérique, l’éducation, la santé publique… et donc l’écologie). Nous ne reviendrons de toute façon pas au respect des critères de la zone euro avant un horizon même de moyen terme… Comme l’écrivait Paul Valéry « Il faut juger à froid et agir à chaud » : en l’occurrence, priorité à la relance ! D’abord le soutien aux plus précaires, aux chômeurs et aux entreprises. Et après le temps de la réflexion (à tiède disons !), non pour ne pas se tromper, une action résolue pour sauver la planète, sa biodiversité et son climat.

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