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C’est le profane qui est sacré

Le festival d’automne s’est achevé le 31 décembre, rite étrange qui consiste à retarder légèrement l’hiver sur les scènes de théâtre parisiennes. Evidemment, il est aussi difficile de tout voir que d’y déceler un fil rouge caché dans le tissu de la programmation, qui ne se veut pas thématique. Mais le spectacle vivant entre forcément en résonance avec le monde qui l’entoure, ce qui n’a pas manqué pour cette édition qui questionnait fortement la religiosité et la sacralité dans l’univers contemporain. Où est Dieu ? En avons-nous besoin ? Et s’il a disparu, à quoi servent les rites ? Pourquoi, dès lors, ne pas faire remonter le profane au niveau du sacré ?

 

Ces interrogations étaient notamment portées par Romeo Castellucci (artiste invité cette année) et Angelica Liddell, venus respectivement d’Italie et d’Espagne, deux pays où le catholicisme a imprégné l’histoire et la société avec une telle force de l’évidence qu’on se demande ce qu’il en reste réellement. J’ignore quel est le rapport personnel de ces deux artistes à Dieu (sont-ils croyants ? athées ? agnostiques ? Angelica Liddell se dit non-croyante), et là d’ailleurs n’est pas du tout le sujet, mais bien plutôt, la façon dont ils triturent le sacré, pour le faire redescendre du ciel vers la terre et en le faisant exploser partout. Que ce soit l’épître aux corinthiens pour la metteuse en scène et comédienne espagnole ou la tragédie grecque avec « L’Orestie » et « Oedipe le Tyran » pour l’Italien, leurs spectacles ont paru très proches. Ce n’est ni le texte ni même le corps qui sont sacrés, mais bien plutôt leur confrontation théâtralisée sur la scène : rituel répétitif des premiers gestes de secours (« Le metope del paternone »), rituel païen intégré à la liturgie chrétienne, et inversement superposition des figures de la Bible sur la mythologie antique chez Castellucci ou prière d’une non-croyante avant la transe qui ouvre le chemin de la transfiguration et sang très concrètement versé, pour Liddell, les lignes du sacré bougent. Si « la réalité atrophie le désir, alors que le divin l’exalte », c’est parfois la chair réelle elle-même qui se voit divinisée.

 

L’image est déjà une résurrection, la tragédie naît de l’absence des Dieux, la menace de l’enfer qui joue moins quand il est déjà sur terre et l’espoir du paradis encore moins car personne n’y croit plus vraiment : des passages obligés des grands monothéismes et des récits fondateurs des anciennes mythologies européennes sont extraits la substantifique moelle, à savoir les gestes (s’agenouiller), les symboles connus (l’agneau…), les références culturelles (celle de la peinture de la Renaissance…) pour recomposer, ravauder, reconstituer un sacré très terre-à-terre, qui permet au moins de communier ensemble, de traverser épreuves et souffrances, de célébrer la beauté et de garder espoir. Patatras, le sacré est tout en bas.

 

Ce n’est d’ailleurs pas du tout mortifère. Aux sept péchés capitaux, la chorégraphe danoise Mette Ingvasten préfère ainsi substituer « Sept plaisirs », en sublimant des corps nus, masculins et féminins, dont rien n’est jamais caché, dans un enchevêtrement glissant, puis individualisés et enfin animés, lentement et progressivement, dans une sorte de partouze non pornographique ni même vraiment sexuelle. Elle renoue avec la pureté de la sacralisation du corps, sans omettre les gags et l’humour, pour éviter un sérieux ennuyeux, au profit d’une libération tantôt jouissive et tantôt amère. Parfois, la voix n’appartient plus au corps : « La convention d es ventriloques » imaginée par Gisèle Vienne, si elle est loufoque, foutraque, baroque, questionne une autre forme de sacralité, celle de l’unicité de l’identité, en la dédoublant, entre corps et voix. Là, aussi, tout est affaire de mise en scène : chaque ventriloque doit répéter son numéro, ou un bout de son numéro, devant les autres, mais, loin de juger, les ventriloques spectateurs incorporent des bribes de spectacles dans leur propre expérience, et poursuivent le marabout – bout de ficelle… Un ventriloque, c’est lui, plus sa marionnette, plus la voix qui circule entre les deux, plus bientôt toutes les autres voix… et les autres voies.

 

Ce message d’une joie sacrée parce que diverse, Jérôme Bel l’a porté encore plus simplement et dignement avec « Gala », joyeux et festif spectacle magnifiant la pluralité des talents : loin de se moquer, il inverse perpétuellement les rôles, et la danseuse bien maladroite en ballerine distance tout le monde avec son bâton de majorette, et ainsi de suite avec toutes les chorégraphies que les autres essaient de suivre avec enthousiasme : sans jamais être humiliés, ni ridicules, au contraire, ils montrent que si tout le monde ne peut pas tout, chacun peut quelque chose. Débarrassés de leurs oripeaux, que les danseurs finissent par s’échanger, oublieux des conventions, des craintes et des barrières, dédaignant les frontières entre styles, de corps, de vêtements, de musique, ils empoignent leur énergie et leur volonté individuelles pour la porter au firmament du collectif. Ils abolissent à la fois les privilèges et les préjugés « D’avance, tout de toi m’est sacré, / Et vieillesse à venir, et les maux hasardeux ! / C’est dit ! Et maintenant, à nous deux ! «  chantait Jules Laforgue, dans le bien nommé « Sancta simplicitas ». Rien n’est sacré, sauf la vie, le bonheur et l’envie de danser.

 

 

Rien n’est sacré, en effet, et surtout pas les grands textes. La troupe flamande Tg Stan fait subir un traitement que certains on pu trouver décapant à « La cerisaie » de Tchekhov. C’est sans doute l’une des versions les plus humaines et les plus bouleversantes que j’ai vue de ce classique : revenant à l’esprit de comédie voulu par l’auteur, et en lessivant le pontifiant venu tout droit des leçons de Stanislavski, qui finirent par lasser Tchekhov lui-même, la troupe belge lui redonne sa force primitive, sans être condescendant avec ses humains dérisoires, pathétiques et empruntés, mais aussi tellement beaux quand ils ne parviennent pas à mettre fin au plaisir d’une discussion dehors, un soir d’été, dans le moment le plus réussi de cette mise en scène, à la fois percutante (qui remet en cause notre vision de la pièce) et touchante (qui met en avant l’humanité des personnages).

 

Rien n’est sacré, et surtout pas les doctrines usées ou les idées reçues. Cela ne signifie en rien d’être conformiste, mais de se permettre de contourner ou détricoter les grandes idéologies et les grands corpus : Lucia Calamaro chamboule la psychanalyse, avec des traditionnelle séances devenues ici éruptives, dans « L’origine du monde » (sacrée, l’origine du monde ? Tous les rôles, fille, comme de la mère, enferment). La dureté du social, à plat, âpre, acide, sans commentaires, sans surcharges, sans surcouches politiques, fait irruption avec « Reality » et « Nous partons pour ne plus vous donner de soucis » des Italiens Daria Deflorian et Antonio Tagliarni, pour qui l’intime se heurte violemment à la société. Les personnages ne tiennent pas dans un seul corps, façon de fragmenter un récit, à la manière de contes récités et partagés lors d’une veillée. L’humour et un vidéoprojecteur suffisent à critiquer le monde du travail de façon plus efficace que les discours pesants : « les lettres de non-motivation » de Vincent Thomasset, dans un dispositif minimaliste, prouvent qu’on peut être contestataire, sans être lourdingue (et l’hommage rendu au tout début du spectacle, à une entreprise, qui a pris la peine de répondre, de façon aussi drôle que le courrier initial de non-candidature, est une finesse bienvenue).

 

C’est finalement la pièce la plus directement religieuse qui m’a le moins séduite : « Andreas », d’après la première partie du Chemin de Damas de Strindberg (et ce premier bout de chemin paraît déjà bien long) : si la qualité du travail de Jonathan Châtel n’est pas en cause, cette histoire à la fois linéaire (la chute – la rédemption) et touffue (les rencontres en allers-retours des personnages qui s’apparentent finalement plus à des ectoplasmes symbolisant des fonctions) ne m’a pas du tout réconcilié avec la quête de Dieu.

 

Je préfère mille fois me laisser hypnotiser par la grammaire géométrique, en boucle infinie, en mouvement perpétuel, en recommencement permanent, de Lucinda Childs, avec les décors de Franck Gehry (la fausse symétrie des deux structures en contrepoint) et sur la musique envoûtante de John Adams, dans son spectacle de 1983, repris cette année, « Available Light » : lumière ambiante, lumière disponible, ce n’est pas la lumière qui descend de Dieu vers nous, mais celle des bougies que nous allumons, de la raison que nous produisons, des villes qui scintillent. Celle qui monte et nous élève. Hors des ténèbres du pseudo-sacré, la lumière profane est disponible : alors, dansons ?

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