Phynances

Le libéralisme est-il soluble dans la gauche, et inversement ?

Un débat à fleuret moucheté oppose deux ministres du Gouvernement, un échange qui s’est moins vu que d’autres, sur la compatibilité du libéralisme avec les valeurs de gauche. Pour Emmanuel Macron, le libéralisme est de gauche, nouvelle brèche ouverte dans les murailles de la pensée ; pour Matthias Fekl, être de gauche n’est pas être libéral, défense des valeureuses et anciennes barricades dressées par les soulèvements populaires. Ce débat n’est pas neuf, il agite régulièrement la gauche sociale – démocrate, depuis ses origines : c’est que la gauche puise dans plusieurs sources justement.

C’est un sujet risqué. Pour s’être aventuré sur ce terrain, Bertrand Delanoë fut disqualifié pour conquérir le parti socialiste, à tel point qu’il ne put aller jusqu’au bout. « Oui, je suis libéral » attaqua-t-il sa campagne. Aussitôt les trois autres motions (Aubry / Royal / Hamon) n’eurent de cesse que de lui reprocher ses propos, prononcés peu avant l’explosion de la crise financière de septembre 2008 qui plus est. Il ne s’en releva jamais, et sa remplaçante à la tête de la mairie de Paris a retenu la leçon. On ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment, comme disait François Mitterrand citant le cardinal de Retz. Philosopher pour un politique ne sert pas à grand chose, et peut coûter beaucoup.

Les temps ont changé. La recomposition politique à l’œuvre pousse à des redéfinitions successives. Arrivés au pouvoir avant clarification, les socialistes le paient depuis 2012 : il était prévisible que les deux ailes n’étaient d’accord sur rien. Et qu’il faudrait bien choisir une option. Ce qui est possible au niveau local (des coalitions portées par un contrat de mandature, pour des autorités ayant des compétences précises) est plus difficile au niveau national, quand il s’agit de changer le cadre légal (légiférer et réglementer), faire face à des événements brutaux (les attaques terroristes), affronter les évolutions mondiales (politique, géopolitique, économique). A ce titre, François Hollande avait très mal commencé et termine en beauté, quoiqu’on en dise. Il s’agit moins de dérouler un programme minutieux et détaillé, coûte que coûte, que de faire preuve d’une capacité à gouverner plus générale et plus globale. Non pas d’appliquer une feuille de route négociée entre partenaires mais prendre les décisions qui s’imposent, fixer un cap dans la tempête, piloter l’avion avec tous les instruments. Non pas s’adapter aux circonstances, mais les considérer et les traiter à partir d’un ensemble de principes nécessairement très généraux. Dans les collectivités locales, gérer l’imprévu et l’inattendu fait partie aussi des impératifs, mais avec moins de répercussions que l’Etat, tant qu’elles ne disposent pas de pouvoirs réglementaires étendus.

Dans ce contexte, quelles sont les boussoles ? Le libéralisme en est-il une ? Ce débat ancien entre première et deuxième gauches, entre gauches pré et post marxistes, recoupent d’autres clivages, entre jacobins et décentralisateurs, souverainistes et fédéralistes européens, républicains et démocrates au sens français des terminologies. Si l’on fait remonter le socialisme au début du 19ème siècle, voire à la fin du 18ème, la question ne se pose pas : l’émancipation individuelle de l’individu par l’action collective est, selon moi, au cœur de la pensée socialiste, avec Owen, Cabet, Saint-Simon et beaucoup d’autres que Marx s’est employé à dénigrer et Engels avec ses sbires à faire oublier. Oui, il y avait un socialisme pré-marxiste, d’inspiration libérale au sens des Lumières, c’est-à-dire du passage de l’homme de la minorité dans laquelle l’Ancien Régime le tenait à la majorité, c’est-à-dire à son émancipation.

Là où la question se corse, c’est sur le projet économique et social concret. L’intégration du corpus marxiste a rendu le rapport au libéralisme suspect. Les rapports de force, l’appropriation collective des moyens de production, la dictature du prolétariat, j’en passe et des meilleures, n’étaient pas jugées compatibles avec une vision libérale du monde. D’abord confinée dans quelques grands textes, la pensée marxiste se diffusera dans les partis socialistes tout au long de la deuxième partie du 19ème. Au même moment, au tournant du 20ème siècle, le libéralisme économique s’affinait en équations, en inventant la microéconomie néoclassique qui sera enseignée partout dans le monde et prospérera dans les esprits, via la Suisse, l’Allemagne et les Etats-Unis, plus efficacement que le communisme ne prospérera temporairement dans les faits. Fracture irréconciliable entre deux doctrines idéologiques et économiques. Les modérés trouvèrent un secours en Grande-Bretagne avec Keynes au mitan du 20ème siècle : ni communiste ni classique, il incarnait l’économiste parfait pour les sociaux-démocrates, jusqu’à la profondeur de la crise des années 1970 et 1980. Exit l’échappatoire !

Et voilà que depuis les années 1990, depuis bientôt 30 ans, nous n’avons plus qu’une pensée à laquelle se référer, s’opposer ou adhérer : le libéralisme. Il ne s’agit plus de se situer au regard de deux polarités, mais de se mesurer à la seule doctrine subsistante, sous forme globale et mondiale. Comme Homo Sapiens aime le classement binaire (le haut et le bas, le chaud et le froid, le sucré et le salé…), se sont (re)créées, après la chute de l’URSS d’autres alternatives, des substituts, le nationalisme identitaire et l’intégrisme religieux en particulier. Pour celles et ceux qui s’y refusent, il ne subsiste que cet astre à la fois rayonnant et destructeur, le libéralisme. C’est en quoi le Ministre de l’économie est au centre du jeu politique, attire l’attention, sous forme de reproches acerbes ou de révérences obséquieuses : il a parfaitement compris où le débat économique se situait aujourd’hui. Sommes-nous libéraux comme tout le monde ou sommes-nous les derniers irréductibles ?

Pour être rapide, et trop cursif, je citerai d’abord les trois apories du libéralisme économique, puis les trois attraits qu’il me semble difficile de nier.

  1. La mathématique de l’intérêt individuel. Pour l’économie classique, l’homme ne recherche qu’à maximiser son intérêt personnel. Tout cela a été mis en équations d’une complexité qui confine plus au style baroque rococo des chapelles autrichiennes qu’à la simplicité des églises romanes. C’est faux, l’être humain est animé par une pluralité de sentiments, d’affects, de motivations plurielles, contradictoires, mouvantes, tantôt morales, amorales et immorales. Nous voulons parfois maximiser notre intérêt, souvent, mais pas toujours.
  2. La fable des anticipations. Chez les économistes classiques, l’être humain voit l’avenir. Nous sommes tous des cartomanciennes. Cela peut se confirmer sur les marchés financiers, du fait de l’auto-réalisation des anticipations comme dans les mythes grecs (je fuis mon père pour ne pas le tuer, donc je le tue, car la pythie est malicieuse). Les taux d’intérêt baissent, mais les agents anticipent qu’ils vont encore baisser davantage. En dehors de ce cas, appliquer cette théorie à l’ensemble de l’économie m’a toujours paru fumeux, et même sur les marchés financiers, cela ne se vérifie pas à tout coup.
  3. L’économie est toujours en équilibre. C’est là où Keynes a porté ses coups les plus rudes, et le boxeur classique a été sonné par ces nouvelles assertions. A sa suite, beaucoup de partisans de Keynes, y compris les néo-keynésiens les plus récents, qui ont réintégré l’approche classique, ont montré que les situations d’équilibre sont en réalité rarissimes, du fait notamment du mauvais ajustement des prix. Evacuons l’idéalisme béat des néo-libéraux.

Pourtant, ne jetons pas non plus le bébé avec l’eau du lac Léman. La gauche a beaucoup de mal à entendre trois chants des belles sirènes libérales qui me paraissent justes.

  1. L’offre crée la demande. C’est le point avec lequel les socialistes ont le plus de mal, tant ils ont biberonné à la demande keynésienne. Nos besoins ne viennent pas de nous, mais de l’extérieur. Je ne demandais pas un smartphone tant qu’il n’existait pas, et je ne peux plus m’en passer.       L’invention précède l’essence. Cela vaut pour l’art : la création précède le public (je ne voulais pas un spectacle de Pina Bausch tant que Pina Bausch n’existait pas). C’est d’ailleurs sur ce principe que repose la politique des déplacements à Paris : en raréfiant l’offre pour les voitures, nous réduisons la circulation, par exemple via les places de stationnement rotatif ; en accroissant l’offre de transports publics (ouverture de lignes de tramway), nous augmentons la demande de transports collectifs. C’est pourquoi la saturation reste constante, voire progresse : plus on offre des transports collectifs, plus les gens les utilisent. Inversement, les villes qui se sont livrées à la voiture sont de plus en plus congestionnées : plus on ouvre des voies express et plus les automobilistes les empruntent. C’est l’offre qui crée la demande, de biens matériels, de culture, de mobilités, de tout en fait. L’être humain n’est pas un atome perdu dans l’espace ; il est tissé du désir des autres et de la société.
  2. La main invisible existe. Elle ne repose pas sur des équations incompréhensibles, mais sur le bon vieux pragmatisme anglais. C’est dans la réalité que le libéralisme a été plus fort, plus efficace, plus adapté aux sociétés humaines que le communisme marxiste. Certes, le système est imparfait, violent, inégalitaire, mais il a gagné par la preuve et non par la théorie. Cela doit relativiser sa victoire : elle est amendable, améliorable, modifiable, en profondeur, mais en douceur. Les ruptures brutales n’ont jamais rien donné ; les aménagements successifs sont bien plus porteurs de changements pour la vie. Ce triomphe du bon sens empirique nous est insupportable, à nous adorateurs du Baal théorique, les parangons de l’idéologie, les thuriféraires de la Doctrine Absolue. Qu’il nous conduise à être idéalement réalistes !
  3. L’émulation est facteur de progrès. La concurrence n’est pas notre ennemie, elle est l’un de nos moteurs pour avancer. Homo sapiens se jauge : quand il se regarde, il se désole et quand il se compare, il se console… ou se désole encore plus ! C’est la diversité qui fait la création ; c’est la compétition qui force l’imagination ; c’est la pluralité des talents qui fait fleurir la richesse créative. Plus de forces dans 1000 cerveaux en ébullition que dans un seul. Adjoint chargé des achats publics, j’essaie de veiller à ce que la Ville puisse toujours commander à différents fournisseurs, et ce n’est pas aisé, car il faut que les décisions à court terme (la sélection d’un prestataire) permettent la survie à long terme des concurrents (les recalés) afin de maintenir la possibilité de choix dans le futur (c’est la pensée dynamique).

Bref, je me sens plus proche de Smith, Say et Ricardo que de Walras, Friedman, Hayek, mais le plus grand économiste reste tout de même Schumpeter et sa destruction créatrice.

Quelles conclusions tirer de tout cela ? Trois idées.

  1. Sortir des vieux clivages. Certaines des réformes à mener feront hérisser les cheveux à gauche, d’autres la raie sur le côté à droite, cela donnera une coupe à la mode ! Puisons dans la besace du libéralisme, mais n’y puisons pas tout, au risque de nous épuiser.Puisqu’il est impossible tout le monde, autant que tout le monde soit – un peu – insatisfait.
  2. Compter sur l’empathie et l’envie de co-construction. L’homme est un loup pour l’homme, mais, une fois en société ouverte et protégée, il est mu aussi par la volonté de coopération, de participation, de co-élaboration, dans une saine envie de reconnaissance teintée de jalousie et d’envie. Décentralisons l’économie, et dépassons la querelle macro-économique et micro-économique, par la nouvelle économie, une économie décentralisée, de proximité, de terrain, numérique et agile, sociale et solidaire, inventive et diverse, hors des entiers battus et des cadres périmés.
  3. Admettre notre libéralisme tempéré, à défaut d’autre chose. Et si on renonçait à tout théoriser ? Ce sont les totalitaires qui veulent un système d’explication global, légitimant chacune de leurs actions, et toujours cohérent. Il n’est plus de ce temps. La liberté n’est pas un vil slogan, c’est le premier mot de notre devise ! « Heureux qui pour la Gloire ou pour la Liberté, / Dans l’orgueil de la force et l’ivresse du rêve, /Meurt ainsi d’une mort éblouissante et brève ! »
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