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Les quatre crises françaises

Le mouvement des gilets jaunes est le produit de quatre crises anciennes et récentes. La crise est devenue permanente dans le débat public, et reconnaissons-le, presque un tic de langage. Ne commettons pas d’erreurs d’analyse sur l’état de notre pays, de ses tensions, de ses failles, mais aussi de ses ressources et ses tremplins. Paul Valéry écrivait « un état bien dangereux : croire comprendre ». Les élites françaises ont trop souvent, trop longtemps « cru comprendre », et de cette impasse, découlent des ronds-points.

D’abord, une crise de quarante ans, celle des chocs pétroliers de 1973 et 1979. Le glas des Trente glorieuses sonnait, la France sombrait peu à peu dans le chômage de masse et la désindustrialisation, la perte de compétitivité s’accentuait. Et le modèle ne fut jamais remplacé, entre élan socialiste de 1981 et tentative libérale de 1986, puis tâtonnements successifs au gré des alternances qui apportaient peu de transformations profondes. La France attendit les réformes. Alors que la méthode Rocard aurait pu soulever une espérance, elle fut vite interrompue, hélas.

Ensuite, une crise de trente ans, celle du tournant raté des années 1990, après l’effondrement du bloc soviétique. En France, ce vide idéologique fut senti plus vivement qu’ailleurs, parce que le parti communiste y était puissant et que notre pays ne vivait pas dans sa chair les affres de la guerre froide, mais seulement dans les batailles de l’esprit. Tandis que des pays s’en sortaient et redonnaient des lettres de noblesse à l’efficacité politique, comme la Suède ou le Danemark, et à la fin de cette décennie l’Allemagne surtout, la France présentait le visage peu amène d’un personnel politique désemparé, d’une administration peu allante sur ses réformes et d’un dialogue social en pointillés. La parenthèse enchantée de trois social-démocraties multi-facettes simultanément au pouvoir, Jospin, Blair, Schröder ne fut pas exploitée et sombra corps et biens. Avec le rejet de la proposition d’une Europe à cercles concentriques de Delors – Lamers en 1994, échoua une tentative féconde de relance politique au niveau européen.

Puis, une crise de vingt ans, celle de la souveraineté nationale et de l’insécurité. Les attentats du 11 septembre 2001 vinrent percuter un monde qui se croyait heureux, précipitant les Nations dans l’angoisse, le repli et ce qu’on n’appelait pas encore tout-à-fait le populisme : la surprise Le Pen au second tour de la présidentielle en 2002, l’élargissement mal pensé et mal préparé en 2004, l’échec retentissant du référendum français – chance unique perdue – sur la constitution européenne en 2005. Nous en subissons encore l’onde de choc. 2015 sonna comme le rappel douloureux de 2001, fragmentant davantage la société. Le religieux, sous le tapis, faisait son retour. Le regard sur les migrations se durcit implacablement. Les projections démographiques de l’Afrique subsaharienne ainsi que les bouleversements à venir liés au changement climatique montrent que la politique migratoire va rester à l’agenda politique.

Enfin, une crise de dix ans, celle de l’impact du numérique sur la répartition des activités mondiales. Les métropoles en furent les grandes gagnantes. Certes tout le péri-urbain ne souffre pas et des territoires mixtes, semi-ruraux, s’en sortent bien, dans le grand Ouest notamment. Mais le diagnostic qui oppose Paris et le « désert français » depuis 1947 s’est aggravé. Les fractures territoriales se sont approfondies. La diagonale du vide se vide et les villes trop pleines ne savent plus comment loger ceux qu’elles attirent de leurs lumières de mille feux, de mille opportunités. Il n’y a pas de GAFA français ou européen. Nous réagissons désormais en défense – notamment par la fiscalité ce qui est une attente forte – mais faute d’avoir su attaquer.

Crise économique et sociale, crise politique, crise identitaire, crise territoriale : notre pays est peut-être le seul à les cumuler avec tant d’acuité. La colère n’en est que plus explosive. L’élection d’Emmanuel Macron en est le produit. 18 mois ne suffisent pas à y répondre, ce qui ne signifie pas qu’il ne faille pas l’entendre, l’écouter, la prendre en compte, encore et encore. Si la destination ne change pas (sécuriser les parcours de vie, favoriser les énergies, assurer la transition écologique), le trajet doit être décidé avec les passagers : routes prioritaires, méthodes de conduite, calendrier des étapes. Il ne s’agit pas de faire mieux ni de faire autre chose que le projet, il s’agit de faire différemment. L’émancipation collective ne se fera pas contre le peuple, c’est le peuple qui est porteur d’émancipation. La démocratie ne peut pas être hors sol, il faut donc la replanter. En 2019, tout est ouvert, tout recommence.

 

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